Et voilà que les pressions de la population canadienne ont forcé le consortium médiatique à revoir leur décision. Elisabeth May, la chef du Parti Vert sera du débat des chefs. Si pour certains ce revirement de situation constitue une victoire de la démocratie, je crois qu’il n’est pas si certain que tel soit bien le cas.
Les arguments avancés par les défenseurs de la participation des verts au débat des chefs se sont surtout centrés autour de la question démocratique. D’abord, disent-ils, le parti vert a un député., oubliant de mentionner que ce dernier est un transfuge libéral rejeté par son parti. En clair, il n’a pas été élu sous la bannière des verts et va fort probablement perdre son siège lors de l’élection. Les verts, ajoutent-ils, représentent une assez grande proportion de l’électorat canadien, les sondages le démontrent (entre 7 à 10 % dépendamment des sondages), même sans représentant élu, cela justifierait une participation au débat. Or, les sondages ne devraient jamais être un élément sur lequel on prend des décisions d’ordres démocratiques. Jamais. Les sondages préélectoraux sont utiles pour les électeurs, pour avoir une idée du climat général et réfléchir à leur propre choix, ils peuvent aussi être un outil pour les partis politiques, mais ils sont méthodologiquement trop faibles pour fonder des décisions de cette importance. Je le dis régulièrement, les sondages d’opinion publique ne sont pas de la science, contrairement à ce que tentent de nous faire croire les firmes de sondages (qui sont, faut-il le rappeler, d’abord et avant tout des firmes de marketing), les sondages, c’est ce que j’appelle de « l’à peu près », un peu comme je les expliquais dans cet article en donnant l’exemple de la sauce à spaghetti.
Par ailleurs, aux dernières élections, les verts ont obtenu un score de 4,5% et je pourrais passer des heures à vous expliquer pourquoi les sondages surestiment systématiquement les « petits partis », et surtout les verts. Disons que pour faire vite, ce genre de partis, assez médiatisés pour être connu du public, mais ne faisant virtuellement jamais élire personne, reçoivent dans les sondages l’appui de beaucoup de répondants qui ne veulent pas dire pour qui ils voteront, ils répondent donc vert puisque c’est sympathique, d’autres qui sont encore indécis et affirment vouloir voter verts afin d’être coopératif avec le sondeur (en lui donnant une réponse) jusqu’à ce que leur véritable décision ait été prise, d’autres qui n’ont même pas l’intention d’aller voter et disent vouloir voter verts pour se débarrasser de la question et finalement, de vrais électeurs des verts. Tout cela pour dire que lorsque l’on regarde les résultats des sondages, il ne faut pas prendre les chiffres à la lettre, il faut aussi se demander comment les réponses obtenues sont produites. Le parti vert du Canada, tout comme celui du Québec et même Québec solidaire, sont des partis sympathiques qui n’ont pas assez d’importance pour être véritablement contestés publiquement. Ainsi, lorsqu’une personne est sondée, lorsqu’on lui met de la pression pour qu’elle donne une réponse « valide » (et c’est ce qui se passe afin de réduire les pourcentages d’indécis) alors que pour toutes sortes de raisons la personne ne veut soit pas dire pour qui elle pense voter ou ne le sait simplement encore, il est extrêmement facile d’appuyer l’un de ces partis puisqu’ils sont sympathiques et non contestés publiquement.
Par ailleurs, le système électoral canadien n’est pas un système proportionnel. Il favorise l’intégration de tous les enjeux à l’intérieur des plates-formes des grands partis et défavorise les partis à un seul sujet. Cela n’est pas nécessairement négatif. J’ai bien hâte de voir le flou des réponses de Madame May lorsqu’elle aura à parler de son plan sur d’autres enjeux que celui de l’environnement.
Ce qui est également désolant, c’est que l’essentiel de la légitimité démocratique et du poids politique accordé au Parti Vert (il en a quand même un petit peu) ne vient pas du Canada, mais bien du rayonnement et de l’importance politique des partis verts de certains pays d’Europe dans lequel le système électoral est différent. C’est donc dire que les verts sont grandement surestimés ici, à la fois symboliquement et dans les sondages.
L’intégration du Parti Vert au débat des chefs constitue en fait un recul pour la démocratie au Canada puisqu’il fait entrer un parti qui est pour ainsi dire hors du jeu réel et c’est d’autant plus dommage que cela encourage les écologistes, qui ont par ailleurs tout à fait raison de l’être, à voter et à s’impliquer pour un parti qui demeurera sans pouvoir effectif. Une réelle avancée de la démocratie, contrairement à cette illusion à laquelle nous assistons actuellement, serait que les écologistes militent à l’intérieur des grands partis afin que ceux-ci intègrent réellement à leur agenda les préoccupations environnementales, plutôt que de ne le faire qu’une fois de temps en temps quand la situation politique l’exige. Mais cela exigerait que les écologistes laissent de côté leur égo de batailleur pour le bien et acceptent d’entrer dans la vraie politique.