Voilà que depuis quelques semaines, les libéraux cherchent à raffermir leur positionnement constitutionnel. La semaine dernière, Benoît Pelletier proposait rien de moins que d’amender la constitution canadienne afin d’y inclure la notion de “fédéralisme d’ouverture” et voilà que cette semaine Jean Charest se fait le grand défenseur des champs de compétences provinciaux, chose qu’il a par ailleurs toujours fait depuis qu’il est premier ministre, mais rarement avec une telle fougue. Si l’idée de Benoît Pelletier est complètement farfelue, le “fédéralisme d’ouverture” n’étant même pas un concept digne de ce nom, c’est-à-dire qu’il peut désigner à peu prêt n’importe quoi, qu’il n’est non pas le fruit d’une réflexion sérieuse mais simplement un mot directement sorti d’un programme politique, il n’en demeure pas moins qu’il est ici intéressant d’observer la tentative de repositionnement des libéraux actuellement.
Le dernier congrès libéral s’est concentré sur trois grands enjeux : “le défi économique, le défi démographique et le défi identitaire”. La question de l’identité fait donc son apparition dans les débats partisans. C’est que tous les partis politiques ont fait leurs analyses de la dernière élection et personne ne peut passer à côté du violent volte-face du vote des francophones. Sur ce plan les libéraux sont les plus mal en point, quoique le PQ n’est pas en grande forme non plus.
Pourtant, cette “crise identitaire” était tout à fait prévisible dans ce Québec qui se veut inclusif (par opposition à exclusif). C’est qu’avec la faiblesse intellectuelle de nombre “d’intellectuels” québécois, la notion de désignation devient de fait un acte d’exclusion, comme si le fait de désigner les peupliers était en soi un acte indigne puisque excluant de fait tous les autres arbres. Le grand malheur étant que ces individus à l’esprit d’analyse plutôt douteux ont pourtant une influence considérable sur la “morale publique”, c’est-à-dire sur ce qui peut et ne peut pas être dit dans le débat public québécois. Ainsi, l’expression “Québécois de souche” devient grégaire et exclusive, en ce sens qu’elle donne une détermination identitaire qui exclut ceux qui ne sont pas partie intégrante de la souche. S’il est évident que l’identité québécoise ne peut et ne doit pas être assimilée à ce que nous désignions par “Québécois de souche”, il n’en demeure pas moins que l’expression “désigne” une portion de la société dont on peut tout à fait légitimement affirmer l’existence. De la même manière qu’il n’y a pas de mal à désigner les italiens par le mot “italiens”, les haïtiens par le mot “haïtiens”, il n’y a pas de mal à utiliser l’expression “Québécois de souche”. Je dirais même que non seulement l’expression est-elle juste sociologiquement, elle est aussi la plus ouverte des désignations.
Lorsque nous disons qu’un individus vivant au Québec qu’il est italien, nous ne le disons pas pour dire qu’il n’est pas Québécois, mais simplement pour faire référence au fait que son histoire généalogique récente (c’est-à-dire son origine nationale dans un horizon de quelques générations) est italienne. Puisque nous ne souhaitons pas que le mot “Québécois” exclut l’italien, l’haïtien ou le Saoudien, nous disons “Québécois de souche” pour désigner cet individu dont l’origine généalogique récente est québécoise. Or, si la morale publique québécoise n’a pas de problème à ce qu’on désigne l’individu d’origine italienne comme étant “Italien” (tant que cela ne l’exclut pas évidemment), cette même morale n’accepte pas l’expression “Québécois de souche” parce qu’elle désigne un groupe dont on tente de taire l’existence.
Les origines du malaise
Le groupe social que désigne le terme “Québécois de souche” existe, il désigne les francophones dont les origines généalogiques récentes sont québécoises. Grossièrement, si vos arrières-grands-parents sont nés ici et parlaient le français, vous faites parti de ce que nous tentons de désigner par cette expression. Mais d’où vient donc ce problème avec le fait de désigner ce groupe, somme toute majoritaire au Québec ? Le problème vient du fait que, si l’expression désigne un groupe social effectivement existant, elle peut potentiellement être dangereuse, mais seulement dans certaines conditions.
L’expression peut devenir dangereuse si d’une manière ou d’une autre elle fini par vouloir dire “les vrais Québécois”, les québécois “originels”. Ainsi l’italien serait québécois, au sens où il vit sur le territoire, mais il deviendrait moins Québécois que le Québécois de souche parce que d’origine étrangère. Autrement dit, dans une telle perspective, l’italien est Québécois de facto, mais pas en essence. Cette perspective est dangereuse parce qu’elle pose une “essence” à l’identité québécoise et pose ainsi le principe que ce qui ne correspond pas à cette essence, étant forcément forgé d’une autre essence, ne peut pas être inclus dans la “vérité d’être” du mot “Québécois”, c’est-à-dire la vérité ultime et fondamentale que désigne le fait d’être québécois.
Cette perspective implique ainsi différents niveaux de sens au mot “québécois” qui désigne dans un premier niveau tous les individus vivants au Québec, puis dans un deuxième niveau, qui est alors la vérité profonde attachée au sens du fait d’être Québécois, le “vrai Québécois”. Il y a donc ici deux niveau de langage, l’un purement pratique et l’autre substantiellement profond et vrai. Le problème étant bien entendu que personne au Québec ne correspond réellement à ce “vrai Québécois”, mais surtout que cette définition (cette détermination ontologique) est complètement arbitraire en plus d’être une imposition d’un sens d’être.
C’est ce danger inclus dans le fait de désigner le groupe des “Québécois de souche”, cette possibilité toujours en veille que soit introduit dans cette expression l’idée que les Québécois de souche sont “les vrais Québécois”, les Québécois dans leur vérité d’être la plus pure, qui fait peur au moralistes du débat public québécois. Cette peur les mène à une grande prudence, une tellement grande prudence qu’ils en viennent à préférer oblitérer l’existence sociologique du groupe en évitant soigneusement de le désigner d’une quelconque manière.
Le problème étant évidemment que les Québécois de souche existent, qu’il y a entre eux une véritable solidarité symbolique, au même titre que les italiens partagent une solidarité symbolique, et que diluer ce groupe dans le “tout le monde est québécois” s’avère être aussi dangereux que d’affirmer l’existence de l’essence du vrai québécois au travers du Québécois de souche. S’il est vrai que tous les individus vivant au Québec doivent être considérés comme Québécois à part entière, que les Québécois de souche ne doivent pas être considérés comme plus québécois que les autres et d’ainsi jouir du privilège d’être plus chez soi que les autres au Québec, il n’en demeure pas moins que le groupe social que nous désignons par “Québécois de souche” existe et qu’il nous faut apprendre à le désigner et à affirmer son existence ouvertement sans pour autant tomber dans le piège décrit ici.
Je crois que la “crise identitaire” actuelle puise ses origines dans notre peur d’affirmer ouvertement l’existence des Québécois de souche et d’ainsi créer une classe d’individus privilégiés parce que plus chez eux que les autres au Québec. Ce silence a amené les Québécois des souche à une profonde frustration, ne se reconnaissant plus dans ce Québec qui se bâti actuellement et voyant la tentative malhabile de les oblitérer.
Une piste de solution ?
Étrangement, je crois que la piste de solution la plus prometteuse à ce malaise identitaire est précisément entre les mains de tous ces Québécois qui ne sont “pas de souche”. Par ailleurs, j’en suis d’autant plus convaincu que le malaise identitaire semble être moins grave là où les immigrants sont plus nombreux. Pourquoi ? Parce que notre existence nous est toujours d’abord véhiculée par le regard de l’autre, c’est l’autre qui me renvoi à ma propre existence, en me reconnaissant comme quelqu’un là devant lui. C’est dans la rencontre avec l’autre que je me rencontre moi-même, que je découvre ce que je suis, par mes ressemblances et mes différences, par ce que je reconnaît en l’autre et ce que je ne reconnaît pas.
Ainsi, je crois qu’il nous faudra arrêter d’avoir peur du piège inclus dans le fait d’affirmer l’existence des Québécois de souche. Bien au contraire, il nous faudra affirmer l’existence du groupe (sans pour autant lui accorder de privilèges) et en même temps favoriser davantage la rencontre. Étrangement, lorsque des groupes sociaux sont ouvertement nommés et affirmés dans leur existence effective et que ceux-ci ont la sagesse de se considérer comme des égaux, leur rencontre permet de les fortifier mutuellement dans leur existence et de créer entre ces différents groupes une communauté de reconnaissance, c’est-à-dire, le germe d’une communauté tout court.
En même temps, les Québécois doivent arrêter de se voir comme “des gentils accueillants” ouverts sur les autres, prêts à vivre avec eux mais pas à se transformer avec eux. Pourquoi ? Parce que cette perspective participe directement de la logique de l’essence du vrai Québécois : “je vous accueille chez nous, faites comme chez vous, mais vous êtes chez nous”. En d’autres mots, si vous pouvez faire “comme chez vous” alors que vous êtes “chez nous”, c’est bien parce que je le veux, puisque je suis moi “chez nous” contrairement à vous que j’accueille si gentiment. Cette perspective cache ceci : “je vous traite en égal, mais c’est moi qui est aux commandes, parce que moi je suis chez nous”. Par conséquent, un tel accueil en est un faux car il refuse à tous ceux qui ne sont pas Québécois de souche une participation légitime aux commandes du Québec.
Ainsi, les Québécois doivent changer d’attitude et arrêter d’avoir peur de perdre leur être. Pour ce faire, il faut que l’existence du Québécois de souche soit affirmée ouvertement et pour que cette affirmation soit saine, il faut que les Québécois de souche ayants arrêtés de se voir comme les seuls à être “véritablement chez eux” au Québec acceptent le véritable partage dans les commandes de cette société qu’est le Québec contemporain.
Les Québécois de souche ont actuellement le besoin profond de se retrouver (pensons simplement à quelques films récents comme “Aurore” ou “Un homme et son péché”, histoires mythiques au Québec, dont la redécouverte actuelle n’a rien d’un hasard). Étrangement, c’est au travers de ces Québécois qui ne sont pas de souches que les “de souches” se retrouveront. Il suffit qu’enfin le Québec arrête d’avoir peur.