Interpréter les sondages : les différents pièges
Publié par quebecpol sur juin 1, 2007
Dans mon dernier article, vous avez vu les bases minimales requises pour comprendre le fonctionnement interne du sondage. Évidemment, je vous ai évité le plus complexe, c’est-à-dire le fondement mathématique de la chose, ce qui rend nécessairement cette introduction déficiente. Or somme toute, les mathématiques qui sont au fondement du sondage ne sont pas très complexes, si vous avez suivi un cours de statistiques au Cégep, révisez vos notes de cours et vous vous en sortirez. Maintenant vient le plus intéressant pour l’observateur de la politique québécoise : comment doit-on interpréter les sondages politiques ? Il n’y a pas de méthode particulière pour le faire, cependant nombreux sont les pièges et raccourcis à éviter, ce que malheureusement peu de journalistes prennent la peine de faire.
Premier piège : les marges d’erreurs
La plus part d’entre vous savez ce qu’est une marge d’erreur, vous comprenez assez bien le concept, mais malheureusement vous l’utilisez mal. La plus part d’entre vous savent déjà que, si par exemple le parti X obtient 30 % dans un sondage de + ou – 3% de marge d’erreur, le « Vrai chiffre » est entre 27 et 33. Il faut toujours tenter de voir les chiffres divulgués par les sondages comme étant le milieu d’une fourchette à trois doigts : le doigt du chiffre donnée par le sondage, le doigt supérieur de la marge d’erreur et le doigt inférieur. Nous savons qu’avec 95 % d’intervale de confiance, le résultat du parti X a 95 % des chances d’être à l’intérieur des marges d’erreur indiquées, donc entre 27 % et 33 %.
Ceci étant dit, il faut bien réaliser que deux partis situés dans la même marge d’erreur sont théoriquement à égalité, même si le chiffre nominal de l’un des deux est plus élevé que l’autre. Reprenons notre parti X à 30 % et ajoutons le parti Y à 29 %. Ici le parti X n’est que virtuellement plus élevé que le parti Y, sa fourchette de marge d’erreur n’étant plus élevé que d’un seul point. Leurs fourchettes de marge d’erreur respectives se chevauchent dans leur presque totalité et de toute manière, tant et aussi longtemps que les fourchettes de marge d’erreur se chevauchent les partis sont statistiquement à égalité. Ceci étant, si après plusieurs sondages nous donnant un résultat similaire, on peut tout de même considérer que les probabilités sont plus grandes pour que le parti en avance le soit effectivement, mais toujours avec beaucoup de réserve.
Un autre élément important des marges d’erreur, probablement le plus important d’ailleurs, est pourtant aussi l’élément le plus négligé dans les analyses des sondages : les marges d’erreurs s’appliquent aussi d’un sondage à l’autre! Si par exemple le 30 mai un sondage place le parti X à 30 % et que le 5 juin un autre sondage le place à 32 %, on ne peut pas dire que le parti à fait des gains parce que les deux résultats sont dans la même fourchette de marge d’erreur. Pour vous aider à visualiser la chose j’ai fait le petit dessin suivant :

Nous voyons ici l’évolution de l’intention de vote d’un Parti X selon 5 sondages. Toutes les fourchettes se chevauchent d’un sondage à l’autre. Ainsi, si on ne prend que les sondages 1 et 2 (seule information que nous aurions si nous étions dans la réalité et que les sondages suivants n’avaient pas encore été réalisés) nous ne pourrions pas conclure que le Parti X a fait des gains. Nous voyons à partir du sondage 3 que le parti entame une percée, mais si nous ne prenons que les sondages 3 et 4, nous ne pouvons pas affirmer que le parti fait des gains, même chose si nous ne prenons que les sondages 4 et 5 ou 5 et 6. En clair, il faut plusieurs sondages pour pouvoir affirmer qu’un parti gagne des points lorsque l’on voit, comme ici, que d’un sondage à l’autre le parti est toujours dans les mêmes marges d’erreur que dans le sondage précédant, mais que sur le long terme il y a une progression.

Deuxième piège : les indécis
De manière générale, dans les sondages publiés dans les journaux, les indécis ont déjà été répartis par la firme de sondage. Les firmes répartissent le plus souvent les indécis en les distribuant proportionnellement aux résultats bruts du sondage parce qu’ils font l’hypothèse que le hasard, qui en mathématique tend à répartir les choses dans leur égalité relative, fera en sorte que c’est mathématiquement la manière dont les indécis se répartiront de toute manière. Or, tel n’est pas nécessairement le cas. On note depuis longtemps au Québec un phénomène que l’on a appelé « la prime à l’urne » qui désigne simplement le fait que le Parti libéral du Québec obtient presque toujours des résultats électoraux légèrement supérieurs à ce que prédisent les sondages. Les analystes libéraux ont tendance à voir le phénomène de manière un peu romantique, ils pensent que le phénomène s’explique par le fait qu’une fois dans l’urne, certains électeurs devant le choix imminant sont « ramenés à la raison » et votent donc libéral. Évidemment, cette vision peut bien leur faire plaisir, mais elle est probablement loin de la réalité. En fait, la clef de ce phénomène se situe dans les indécis : on note que de manière générale, lorsque le pourcentage d’indécis dans un sondage est plus faible que la moyenne, le PLQ obtient une résultat plus élevé dans ce sondage. Comme le montre le dessin suivant où la ligne rouge représente l’évolution de l’intention de vote du PLQ et la ligne verte celle des indécis dans les mêmes sondages fictifs.

En clair, il faut comprendre que la catégorie « indécis » ne regroupe pas seulement les véritables indécis mais aussi des gens qui ne veulent pas dire au téléphone pour qui ils pensent voter. Il apparaît alors que dire « je suis indécis » permet à la personne interviewé d’avoir l’air de collaborer (en ne refusant pas de répondre) tout en préservant sa réponse personnelle. On note également qu’un nombre significatif de ces personnes votent pour le PLQ ce qui explique le phénomène. En ce sens, la prime à l’urne ne s’expliquerait pas tant par la réalité de l’urne qui « ramène à la raison » que par une gêne de certains répondants libéraux à dire aux sondeurs qu’ils votent pour le PLQ. Pierre Drouilly, professeur de sciences politique à l’Université du Québec à Montréal, préfère utiliser le terme « discrets » au lieu « d’indécis » pour désigner cette catégorie. Également, j’ajouterais qu’avec l’arrivée de plus petits partis politique ayant une visibilité médiatique assez grande pour être connus de la population comme le Parti vert et Québec solidaire, il est fort probable que les sondages actuels et futurs surévaluent leurs appuis en raison de ce phénomène, surtout en ce qui a trait au Parti vert. En effet, je crois qu’il est fort probable qu’un nombre significatif de répondants aux sondages, au lieu de se dire indécis, affirmeront avoir l’intention de voter pour un de ces petits partis, principalement le Parti vert, afin de garder pour eux leur véritable réponse et ce pare que ces partis ne font face à aucune opposition significative, étant trop peu importants pour en avoir une, en ce sens affirmer vouloir voter pour eux ne constitue donc pas en soi une prise de position contestée socialement. La chose reste cependant à vérifier et ne réfère qu’à mon intuition personnelle.
Troisième piège : les campagnes électorales « scénarisées »
En se prenant de plein fouet dans le premier piège, plusieurs médias, voir tous, ont aussi tendance à analyser les campagnes électorales en induisant à partir des sondages du mouvement de « l’opinion publique » là où les sondages ne peuvent en aucun cas affirmer qu’il y en a. Par exemple, un analyste qui affirme que la dernière déclaration d’importance d’un chef de parti X lui a fait gagner des points parce que dans le sondage le plus récent son parti obtient 2 points de plus que dans le sondage précédant. Nous avons vus que cela est faux au piège 1. Cette attitude des journalistes tend évidemment à rendre la campagne plus intéressante en lui injectant des rebondissements dramatiques, mais elle donne au public une information erronée. Ce d’autant plus que, même si un parti X faisait réellement des gains, rien ne nous permettrait de dire que ces gains sont causés par telle déclaration ou par tel événement. Des milliers de causes peuvent expliquer du mouvement dans l’intention de vote, les journalistes en « scénarisant » de la sorte les campagnes électorales ne retiennent que les causes qui rendent la campagne simple à comprendre et plus intéressante pour les auditeurs, lecteurs et téléspectateurs.
Par ailleurs, en faisant cela, ils détournent l’attention publique des véritables enjeux politiques en ne parlant pas des différentes prises de positions partisanes et ce au profit d’une analyse bidon du jeu politique. On se retrouve donc avec des journalistes qui, au lieu d’expliquer aux électeurs les différents choix qui s’offrent eux, analysent devant ces électeurs même ce qui se passe dans leur tête d’électeur via la multitude dans laquelle ils sont parti intégrante. En clair, les sondages politiques ont leur intérêt dans une campagne électorale, mais ils ne doivent jamais devenir le centre de celle-ci, l’information qu’ils fournissent étant bien trop limitée.
Voilà pour ce deuxième article explicatif sur les sondages d’intention de vote. Je pense actuellement que dans mon prochain article sur ce thème je vous ferai un petite critique des sondages. En attendant, si vous désirez lire tout de suite une critique, je vous invites à consulter l’article théorique que j’ai déposé dans la section « Approfondir ».
Si vous avez des questions, ne vous gênez surtout pas, il me fera un plaisir d’y répondre. Vos commentaires sont également toujours les bienvenus.
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